« The Future of work » : un discours normatif-performatif problématique

« The Future of work » : un discours normatif-performatif problématique

Je viens de tomber, grâce à Entreprise Globale, merci à eux !, sur une nouvelle présentation (je devrais plutôt dire « vision ») de ce que sera le travail demain :  "The Future of Work" (rédigé par oDesk). Ce type de documents est à la fois percutant, troublant et finalement inquiétant. Percutant parce qu’ils s’énoncent en quelques phrases efficaces avec des images bien choisies. Troublants parce qu’ils annoncent un avenir inéluctable pour tous, assumant une posture très finaliste de l’Histoire. Inquiétants parce que sous une apparente neutralité ils véhiculent en réalité une vision normative et performative pour le moins discutable.

Les auteurs partent d’un diagnostic incontestable : il y a 10 ans les réseaux sociaux n’existaient pas, il y a 20 ans le Web n’existait pas, donc tout un tas de métiers (programmeur Web, marketing online, métiers liés à l’industrie de la téléphonie mobile…) n’existaient pas non plus. Conclusion : « Who knows what jobs will exist twenty years from now ? » (qui sait quels seront les emplois dans 20 ans ?). Il est vrai que les métiers évoluent vite et que personne n’est devin en la matière, mais on a sans doute tendance à surestimer ce facteur d’inconnu. Après tout on dispose de nombreuses études prospectives (par exemple "France 2025" du CAS, ou encore les travaux prospectifs du Crédoc, de Futuribles ou de Michel Godet au CNAM) qui tentent de décrire quels seront les métiers et les emplois de demain. Et elles n’anticipent pas ces changements aussi brutaux, du moins pas pour tout le monde, pas pour tous les métiers, pas pour toutes les situations de travail.

Mieux, le document considère que non seulement le travail ne sera, demain, plus le même, mais surtout qu’on assiste à un changement de paradigme (« It's a whole new paradigm »). Demain le travail sera :

  • « transparent » : la productivité de chaque travailleur sera facilement calculée et surveillée ;
  • horizontal (« flat ») : les outils de communication actuels permettent de se départir toujours plus des contraintes géographiques. « In the future, location will not matter » (on reconnaît les thèses de Thomas Friedman, auteur de The World is flat) ;
  • gouverné par la compétition (« competitive ») : la compétition entre travailleurs existera partout et tout le temps. Les diplômes compteront d’autant mois que l’éducation informelle sera accessible gratuitement sur le Web. Pour rester employé, il faudra ainsi se démarquer des autres (« To stay employed in the workplace of the future you need to stand out”);
  • à la carte (« on demand ») : Les relations de travail prendront la forme de contrats temporaires, pour des missions ponctuelles éventuellement reconductibles, plutôt que des embauches à durée indéterminée. « Project teams at work are beginning to resemble movie production teams. Independent individuals with unique talents get together to work on a company's project. At the end, they all go their separate ways. They might work together again in the future. They might not ».

Sous des apparences de neutralité – les auteurs ne précisent pas, au début du moins, s’ils considèrent cette évolution comme bonne ou souhaitable – se cachent un puissant discours normatif. Discours normatif qui apparaît finalement clairement en conclusion : "Individuals will have more freedom and power than ever before. Your earning potential will be based on merit, not location. Employers will have access to a larger and more skilled workforce. Because, the future of work is... YOU".

Cela suscite chez moi quelques questions :

  • doit-on accepter cette vision définitivement finaliste de l’Histoire (qu’on le veuille ou non ce sera comme ça) ou est-il possible que des sociétés (populations et institutions) fassent dévier (un peu, beaucoup, passionnément) cette trajectoire ? Un tel modèle de développement ne suit-il l’inexorable « main invisible » des économistes ou peut-il (doit-il) faire l’objet d’un  débat politique ?
  • ce mouvement va-t-il concerner tous les métiers, tous les niveaux de qualification, tous les secteurs d’activité, ou seulement les prestataires de service, les spécialistes du marketing et de la vente ou encore les informaticiens ?
  • peut-on sérieusement croire qu’il s’agit d’un modèle méritocratique (« based on merit ») quand on sait que la capacité à « se démarquer » est très fortement dépendante du capital culturel hérité de son milieu social ?
  • si tant est que cette prophétie se réalise, que feront les millions de personnes qui ne seront pas/plus en mesure de jouer ce jeu de la compétition planétaire ? N’y a-t-il pas le risque d’entériner une fracture entre une infime minorité de personnes compétitives ("the insider") et tous les autres ("les outsiders") ?
  • les individus (tous les individus) n’ont-ils pas besoin d’avoir (le sentiment d’) un minimum de stabilité et de sécurité pour se construire, se projeter dans l’avenir et ainsi utiliser au mieux leurs compétences ? Et, inversement, les entreprises n’ont-elles pas besoin de stabilité et de visibilité (de leurs effectifs) pour pouvoir définir et ajuster leurs stratégies de développement ?

On retrouve finalement, me semble-t-il, un paradoxe très bien analysé par un philosophe comme Axel Honneth (1) : on voit se multiplier les aspirations à la réalisation de soi individuelle (accélération d’un processus d’individualisation entamé dès la Renaissance, cf. travaux de Norbert Elias), mais ces avancées sont très souvent instrumentalisées pour pouvoir transformer les individus en forces productives plus efficaces. Avec pour conséquence le développement de « nouvelles pathologies de l’individualisation (vide intérieur, sentiment d’inutilité, désarroi et absence de repères, etc.) » (p.31)

On valorise l’individu, son autonomie, sa « liberté », sa mobilité, pour mieux lui imposer un modèle de développement économique : « Dans la société actuelle, la reconnaissance est d’ailleurs largement mobilisée à des fins stratégiques : dans la sphère du travail par exemple, en encourageant une relation à soi valorisante chez les destinataires d’énoncés valorisants, les conditions sont réunies pour inciter les sujets sociaux à endosser de leur plein gré des tâches nouvelles ou à opter pour des pratiques qu’ils n’eussent jamais effectuées sans ces ‘‘invitations’’ » (p.28)

La mise en avant de la mobilité (pouvoir travailler d’où l’on souhaite), de la liberté (pouvoir décider de la relation de travail qu’on veut développer) sont indéniablement des éléments positifs… pour peu qu’ils puissent s’appliquer à tous, et qu’ils ne servent pas, subrepticement, à imposer des contraintes plus fortes encore.

RW

(1) Axel  Honneth, La société du mépris. Vers une nouvelle Théorie critique, Paris, La Découverte, 2006.

 

Les mots du débat :

Commentaires

Entreprise Globale semble se donner pour objectif de généraliser le modèle de la Silicon Valley... dont on nous annonce l'avènement depuis une trentaine d'année ! On peu aisément comprendre la fascination qu'exerce le modèle d'entreprise porté par les technologies internet, mais elle ne doit pas obérer le jugement basé sur l'analyse de l'économie réelle. Sans vouloir revenir à la pyramide des besoins de Maslow, avant de rechercher des contenus internet, les individus ont besoin de se nourrir, de se vêtir... et de posséder un ordinateur réel, réellement fabriqué par des chinois sans diplôme.
Il y a déjà quelques années que l'on annonce le boom (réel) du commerce sur internet, tout en faisant mine d'ignorer l'intensification des chaînes logistiques qu'il suppose : une innovation technologique se traduit aussi par la création d'emplois "classiques". La véritable révolution, prévue dès la fin des 70's par Aglietta et Brender, c'est la prise de pouvoir des distributeurs sur les producteurs : Microsoft pèse bien peu à côté de Wal-Mart, ça donne à réfléchir...

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