« Génération Y » : de qui, de quoi parle-t-on finalement ?

Après un premier examen de la notion de « génération », je poursuis ici mon questionnement : de qui, de quoi parle-t-on finalement lorsque l’on emploie l’expression « génération Y ». Reprenons nos trois critères (position culturelle, sociale, subjective) identifiés précédemment.
Subjective. Les individus qui ont entre 16 et 25 ans ont-ils le sentiment de faire parti d’un même groupe ? On peut en douter. Quand on a 15 ans on a déjà l’impression que 18 ans (la majorité) est très très loin, que les études supérieurs ou le monde du travail sont encore plus loin. Ce n’est évidemment pas le cas quand on a 22-25 ans. Que ce soit en terme de goûts culturels (cinéma, musique…), en terme de relations familiales et amicales, en terme de relations sentimentales, en terme d’orientation scolaire et professionnelle, ou en terme de maturité psychologique et intellectuelle, il y a un monde entre 15 et 20 ans, et un autre monde entre 20 et 25 ans. Il faudrait au minimum subdiviser cette tranche de vie entre 3 ou 4 sous-groupes pour, peut-être, avoir des ensembles relativement homogènes.
Sociale. Ces mêmes jeunes vivent-ils dans des conditions objectives similaires ? Evidemment non. Les inégalités sociales sont encore extrêmement fortes et ont tendance à se renforcer depuis 30 ans. Les conditions de vie au sein des familles sont donc très différentes. Quant à ceux qui sont des « décohabitants » (qui ont quitté le domicile familial), rien de commun entre l’étudiant aidé financièrement et matériellement par ses parents, l’étudiant qui doit travailler à mi-temps, le jeune actif au chômage ou le jeune actif en emploi… Là encore il faudrait segmenter cette population 16-25 ans en 4, 5, 6 catégories pour obtenir des ensemble cohérents. Dans les écrits consacrés à la génération Y j’ai l’impression qu’on parle exclusivement des jeunes (hauts) diplômés de milieu social favorisé…
Culturelle. Ces jeunes ont-ils vécu un événement historique qui les inscrirait dans une même communauté de destin ? Si l’on parle des jeunes Français, pas vraiment (c’est évidemment très différent pour des pays qui ont récemment vécu des mouvements politiques majeurs. Cf. le dossier « Générations politiques : regards comparés », Revue internationale de politique comparée, Vol. 16, 2009/2). Depuis mai 1968 on ne peut guère identifier un événement qui aurait engendré des mutations politiques, sociales et psychologiques pour l’ensemble d’une cohorte d’âge.
Est-ce à dire qu’il faut alors mettre définitivement à la poubelle cette notion de « génération Y » ? Je ne crois pas. Car malgré tout il y a bien quelque chose qui résiste à ma déconstruction, il existe bien des éléments qui semblent partagés, sinon par la totalité de ces jeunes du moins par une grande majorité.
Je précise ici que je parle bien des jeunes Français et non des jeunes en général. Je suis convaincu que les systèmes institutionnels (aujourd’hui encore très largement nationaux) structurent très fortement les représentations sociales des individus. Il n’y a qu’à lire les écrits canadiens ou états-uniens sur la génération Y pour se rendre compte qu’ils parlent d’une jeunesse confiante dans l’avenir, qui a en grande partie été élevée dans une période de forte croissance économique (1)… J’y vois, là encore, un biais d’analyse : les experts, sous doute parce qu’ils s’adressent souvent à des entreprises multinationales, ramènent la « génération Y » à une élite cosmopolite, très diplômée, mobile, soit une infime minorité des jeunes…
S’il n’existe pas, je l’ai dit, « un » événement unique fondateur, il existe des tendances historiques fortes qui pèsent lourdement :
- la mondialisation économique et financière
- la mondialisation culturelle (qui fait que les goûts, les modèles et les valeurs – surtout occidentales - se diffusent beaucoup plus rapidement que par le passé)
- la diffusion des TIC
- le chômage de masse
Je laisse de côté les 2 premiers points qui sont bien connus. J’insiste en revanche sur les 2 autres.
Dans un article fort intéressant, Louis Chauvel affirme : « L’avènement du chômage de masse concentré sur les jeunes est un événement historique moins visible que mai 1968, mais il pourrait être en revanche plus massif, démographiquement voire culturellement » (« Les nouvelles générations devant la panne prolongée de l’ascenseur social », Revue de l’OFCE, janvier 2006, p.38). Ca me semble tout à fait juste. L’installation durable de la France dans un chômage de masse constitue de mon point de vue un événement majeur car il structure les représentations que les jeunes se font du marché du travail, de la vie dans l’entreprise, de l’utilité (et de l’efficacité) de l’école, et surtout de leur (in)capacité à obtenir un emploi qui leur conviendra. Or de ce point de vue il y a une rupture fondamentale entre les jeunes de 16-25 ans et leurs ainés : ces jeunes sont les premiers à avoir massivement vu leurs parents vivre la crise économique (depuis les chocs pétroliers de 1973-1975), le chômage et la précarité.
D’une certaine façon la « génération X » (dont je fais parti) a grandi dans l’idée que son insertion professionnelle serait compliquée, sans doute longue, mais que, in fine, elle pourrait accéder à des postes stables, avec une trajectoire professionnelle et sociale linéaire. Tout simplement parce qu’elle a été élevée par la génération baby-boom qui a pleinement profité des trente glorieuses. « Les premières cohortes de naissance ayant fait face au retournement économique atteignent maintenant et dépassent la cinquantaine d’années. Sous peu, les générations ayant connu les meilleures années de l’expansion économique, celles situées sur la crête du développement générationnel seront toutes à la retraite. Dès lors, il faut s’attendre à l’avènement de nouvelles générations marquées par des caractéristiques différentes » (Louis Chauvel, Op. Cit., p.48).
Les jeunes aujourd’hui ont été socialisés dans un autre contexte, par des parents qui ont vécu de nombreuses expériences professionnelles négatives. Beaucoup ont vu et appris dès leur enfance que le marché du travail est très difficile d’accès, que les diplômes ne suffisent plus forcément, que l’obtention d’un CDD n’aboutit plus nécessairement un CDI, qu’on peut très bien être licencié au bout de 10-15 ans d’emploi dans une même entreprise, etc. Ils ont intériorisé une nouvelle représentation de l’emploi et du travail : tout peut changer brutalement, rien n’est garanti, aucune trajectoire (professionnelle et sociale) n’est linéaire, personne n’est à l’abri.
Il y a donc bel et bien, cela a été souligné par de très nombreux auteurs, un nouveau rapport au temps. Mais ce n’est pas en premier lieu lié aux nouvelles technologies (même si évidemment celles-ci accroissent cette tendance), c’est plus fondamentalement un nouveau rapport à l’avenir. L’avenir est profondément incertain, difficilement maîtrisable, la situation d’aujourd’hui ou même de demain peut être obsolète après-demain… C’est le cas au niveau sentimental (qui peut être sûr aujourd’hui que sa relation de couple va durer 50 ans) comme au niveau professionnel. Et ces représentions nouvelles des jeunes (du progrès économique et social de leur société, de la possibilité d’action dans et sur leur société) ont des conséquences sur leurs valeurs, sur leurs attentes et sur leur façon d’envisager leur vie au travail.
Voilà à mon sens le point commun fondamental qui justifie qu’on puisse parler de « génération ». Et c’est à partir de ce terreau économique, social et psychologique, que viennent se surajouter les innovations technologiques. C’est pourquoi la notion de « digital native », si elle a l’avantage de ne pas utiliser le terme « génération », ne me convient pas plus : elle sous-entend que l’élément fondateur de ce groupe d’individus (qui ont grosso modo entre 16 et 25-30 ans) est d’ordre technologique. Je crois au contraire qu’il est d’ordre sociétal.
Loin de moi cependant l’idée de nier l’importance des transformations technologiques et surtout l’évolution des usages de ces TIC. Mais je voudrais ajouter deux bémols :
- je crois qu’on a, là encore, tendance à exagérer les « compétences » de ces jeunes. Comme je l’ai déjà dit dans un précédent billet à la suite de la très bonne étude de la Fondation Namur, les connaissances et les capacités d’utilisations des TIC sont extrêmement variables au sein de cette population « jeune ». Récemment Jean-Noël Lafargue allait jusqu’à affirmer : « la question, c’est de savoir si cette génération va être en mesure de maîtriser le développement des technologies. Je crains que non. On est loin du mythe des fictions cyber-punk avec des gamins qui savaient programmer des satellites depuis leur montre à quartz. Ils ne sont pas plus armés que la génération d’avant, voire moins que les trentenaires ou quarantenaires intéressés par l’informatique. » (Jean-Noël Lafargue, « Les jeunes ne sont plus intéressés par l’outil-ordi ». Interviewé par Astrid Girardeau, Libération du 10 mars 2010).
- l’effet majeur des TIC me paraît surtout être de nouveau dans cette transformation du rapport au temps. « Avec les nouvelles technologies, le traitement de l’information ainsi que l’accès à l’information et aux gens sont quasi-instantanés. Les jeunes de cette génération n’ont donc pas appris à être patients et ils s’attendent à ce que tout bouge rapidement. Leur concept du temps est donc caractérisé par l’instantanéité ou l’immédiateté » (p.38)
C’est précisément ce nouveau rapport au temps et à l’avenir qui me semble expliquer les comportements, surprenants pour les autres générations, des jeunes au travail.
Ils ont tendance à être davantage opportunistes, à être en permanence sur un registre donnant-donnant, à vouloir tout, tout de suite, etc. Ils ont intériorisé et donc accepté les règles du jeu du capitalisme. Nulle intention (pour la très grande majorité) de remettre en cause frontalement ces règles ; bien au contraire ils s’appuient sur les impératifs de flexibilité, de réactivité, de disponibilité exigés par les entreprises pour, dans la mesure du possible, les retourner à leur compte. Flexibles ils le sont, ils peuvent très rapidement décider de changer d’entreprise. Réactifs ils le sont, mais ils veulent en contrepartie pouvoir articuler comme ils le souhaitent temps privé (aller sur Facebook, regarder les horaires de ciné, voire jouer sur Internet) et temps professionnel pendant leurs heures de travail. Disponibles (j’entends par là s’impliquer fortement dans leur travail) ils le sont, mais ils exigent en contrepartie un bon salaire, des RTT, des « fringe benefits ». Bref, ils acceptent d’être une force de travail instrumentalisée par l’entreprise pour faire davantage de profits, mais ils cherchent en contrepartie à obtenir le maximum de l’organisation en un minimum de temps (conscients qu’ils peuvent être éjectés rapidement). C’est une relation beaucoup plus instrumentale aux organisations de travail (et non au travail lui-même qui reste très largement valorisé, j’y reviendrai) et plus largement avec un système dont ils savent qu’il ne leur fera guère de cadeau.
Précisons que ce nouveau type de rapport de force (car c’est bien de cela dont il s’agit, même si cela n’empêche nullement une pleine implication et une plein collaboration des jeunes collaborateurs une fois en poste) est évidemment très variable selon les ressources (individuelles, familiales, sociales, culturelles) des individus. Un diplômé ingénieurs des Mines postulant dans un secteur en tension aura une marge de manœuvre (et des exigences) sans commune mesure avec un jeune titulaire d’un bac pro « force de vente ». Il faut donc toujours être très attentif aux capacités d’action de chacun (j’utiliserais volontiers ici le concept de « capabilités » développé par Amartya Sen. J’essaierai aussi de faire un billet sur ce point dans les semaines à venir…).
Pour ne pas conclure, mais plutôt ouvrir à la discussion et amorcer ce que je développerais dans d’autres billets, je voudrais formuler deux questions :
- ces nouvelles valeurs portées par cette génération ne sont-elles pas en train de devenir les nouvelles normes et valeurs pour l’ensemble de la population?
- comment les entreprises s’adaptent-elles à ces nouveaux comportements ?
A suivre…
RW
(1) « la génération Y a grandi dans une période de prospérité économique, contrairement à la génération X ayant vécu les soubresauts économiques des années 1980 et 1990 » (Mélaine Petit, « Les attentes professionnelles de la génération Y », Rapport présenté au Comité sectoriel de main‐d’oeuvre du commerce de l’alimentation, HEC Montréal, août 2008).

Commentaires
Merci pour vos article consacrés à la génération Y, ils me sont très utiles pour la réalisation de mon mémoire de recherche.
Bonne continuation
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