Confiance dans l'avenir et progrès : la rupture du contrat moral

Confiance dans l'avenir et progrès : la rupture du contrat moral

Nous sommes submergés par les sondages qui paraissent presque quotidiennement, pas étonnant donc que le « baromètre de la confiance politique » (tns Sofres / Cevipof) diffusé en décembre dernier soit passé assez inaperçu. Il fournit, pour ce qui m'intéresse particulièrement – les jeunes – des informations intéressantes. Pas forcément très originales mais qui méritent d'être de nouveau énoncées tant elles dénotent un tendance de fond française : le contrat moral de nos sociétés développés fondé sur l'idée de progrès est brisé.

Quelques résultats majeurs :

  • Presque ¾ des personnes interrogées (73 %) estiment que les jeunes d'aujourd'hui auront moins de chances de réussir que leurs parents dans la société française de demain ;
  • 39 % pensent qu'elles n'ont que peu de pouvoir réel sur ce qui leur arrive (et ils comptent encore moins sur les acteurs et institutions politiques pour agir...);
  • 21 % disent qu'il y a « beaucoup de risques » qu'eux ou quelqu'un de leur foyeur se retrouvent au chômage dans les mois à venir. 34 % disent qu'il y a « un peu de risques »...

On retrouve les signes alarmants déjà présentés dans une étude que j'ai co-dirigé avec Anna Stellinger il y a 2 ans (« Les jeunesses face à leur avenir . Une enquête internationale»), soulignant notamment des traits singulièrement français (voir aussi : Olivier Galland, Les jeunes Français ont-ils raison d'avoir peur, Paris, Armand Colin, 2009).

C'est finalement tout l'équilibre entre les investissements présents et les rétributions futures envisagées qui s'en trouvent bouleversé.

Les dégats sont gigantesques tant au niveau économique (ex: risque de chute de la consommation), professionnel (à quoi bon s'investir dans son travail qui l'on attend/espère même plus un enrichissement matériel et personnel), social (les solidarités intergénérationnelles, déjà très sollicitées, ne pourront pas être faire de soupape de sécurité indéfiniment), et même personnel (dévalorisation de l'image de soi, dépression, etc.)...

Alors bien sûr les gens se déclarent encore très majoritairement « heureux » (32 % très heureux, 59 % assez heureux) car il faut bien (ce qui, au passage, souligne bien les limites des enquêtes « subjectives » du bien-être). Mais c'est sans doute ce qu'on pourrait appeler un "bonheur de pudeur" (on n'ose pas avouer ses vrais sentiments), ou bien peut-être un "bonheur de l'immédiat" (on se réfugie dans des moments privilégiés du présent, dans sa famille ou avec ses amis par ex), pas un bonheur lié à un projet individuel et collectif. Bien au contraire dès qu'ils se projettent dans l'avenir, la plupart des Français sont inquiets et ne voient pas de solution.

RW

Les mots du débat :

Commentaires

Bonjour Sara,
Je ne sais pas si c'est du sur place mais il est certain qu'il y a un très fort sentiment de résignation. Ceux qui ont la chance d'être "bien nés" ont tendance à poursuivre leur chemin personnel, recherchant effectivement l'hédonisme, mobilisant leurs ressources et leurs réseaux propres, sans guère se soucier de participer à un projet collectif (national, communautaire, religieux...). Et ceux qui sont moins bien nés font comme ils peuvent sans attendre grand chose de la collectivité. Ce n'est pas complètement nouveau (disons depuis la fin des années 1980) mais cela s'aggrave et sonne le glas des mobilisations politiques du passé (d'autres formes de protestations plus ponctuelles, plus radicales ou violentes parfois, apparaissent mais ne sont pas intégrées à un projet)...
Raphael Wintrebert

C'était justement ça le message que j'avais retenu le plus de votre étude sur les jeunes: l'absence d'un "projet", individuel mais surtout collectif...l'engagement politique ne le donne plus, l'appartenance à une nation non plus, la religion n'en parlons même pas, l'Europe ne passionne plus...
Même l'hédonisme individualiste des années '80 supposait un but vers lequel tendre, un objectif à atteindre, un demain qui serait meilleur que le présent.
La génération actuelle est donc la première à faire du sur place?

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