Dans « génération Y » ce qui pose problème c’est « génération », pas « Y »

Dans « génération Y » ce qui pose problème c’est « génération », pas « Y »

Les papiers, les sondages et les études se succèdent pour tenter de cerner la nouvelle population qui arrive sur le marché du travail. On parle ainsi beaucoup du « Y » de « génération Y ». Mais le débat ne devrait-il pas plutôt porter sur le terme « génération » ?

La « Y » semble déjà dépassé. On voit apparaître de plus en plus d’articles sur le Web évoquant la génération « Z » (ou encore ici). Normal, on entend parler de la « Y » (autrement appelé « digital native » ou « millenials ») depuis bien trop longtemps, on a besoin de nouveauté pour faire le buzz, vendre de nouveaux conseils, bref pour se distinguer.

Les « générations » se succèdent ainsi à un rythme toujours plus rapide. La génération X (la mienne) a tenu 15 ans, la « Y » même pas 10 ans, gageons que la « Z » ne durera guère plus de 3-5 ans (il faudra ensuite passer à « AA »…).

J’y vois 2 enseignements importants :

  • reconnaissons-le, les journalistes, les consultants, les « experts » ont tendance à forcer le trait de la nouveauté pour mieux justifier leurs papiers ou leurs offres de service. Autant l’avouer je m’inclus dans cette critique, moi qui propose, notamment, une expertise « Manager la génération Y »…
  • Mais ce travers peu avouable n’explique pas tout. Nous avons (« nous » observateurs de la vie sociale) incontestablement le sentiment que les attentes, les représentations et les comportements des jeunes générations évoluent de plus en plus rapidement… et qu’on manque de termes, de catégories, pour rendre intelligible ces évolutions. Les chercheurs en sciences sociales qui traitent de la jeunesse sont d’ailleurs confrontés au même problème. Ils segmentent de plus en plus cette période de la vie (enfant, pré-adolescent, adolescent, post-adolescent, pré-adulte, jeune adulte…), si bien que beaucoup se demandent : la catégorie « jeune » a-t-elle encore un sens lorsqu’elle est ainsi découpée en tranches de 2-3 ans ? Nous avons à peine le temps d’analyser, et de conceptualiser rigoureusement, une « génération » que de nouvelles pratiques apparaissent qui nous donnent l’impression que notre objet a déjà changé… C’est sans doute pourquoi le langage journaliste ou managerial (parce qu’il ne s’embarrasse pas d’une trop grande rigueur) va toujours plus vite que le langage scientifique (qui a besoin de temps avant de valider ses hypothèses et d’entériner ses catégories).


L’expression « génération Y » est donc pour l’heure exclusivement employée par les praticiens et par les experts qui s’adressent (c’est-à-dire qui sont en relation commerciale) à ces praticiens. En jetant un œil à la base de données Cairn.info qui regroupe un très grand nombre de revues académiques en sciences sociales, on peut observer que le terme « génération Y » (ou ses équivalents anglo-saxons) n’est quasiment jamais utilisé.

Est-ce vraiment problématique ? Un peu tout de même, car si l’expression « génération Y » permet d’illustrer, au mieux de décrire, des changements réels et importants, elle ne permet pas d’expliquer les spécificités supposées de cette « génération » et de donc de saisir précisément ce qui la distingue aussi bien de ses prédécesseurs comme de celle qui va la suivre. Faute d’une analyse précise, on parle ainsi de « génération Y » partout et pour tout…

Je suis loin de pouvoir proposer aujourd’hui cette « analyse précise » ; c’est un champ de réflexion que je poursuis et dont je vous parlerai progressivement via ce blog.

La première étape nécessaire, me semble-t-il, est donc de partir de la notion de « génération » avant même de savoir si elle doit être appelée X, Y ou Z.

Il s’agit d’un concept classique des sciences sociales. Mon propos n’est pas d’en faire ici une présentation exhaustive mais de donner les  lignes de force essentielles (je reprends ici notamment la synthèse présentée par Mélaine Petit dans son étude : « Les attentes professionnelles de la génération Y », Rapport présenté au Comité sectoriel de main‐d’oeuvre du commerce de l’alimentation, HEC Montréal, août 2008).

On peut, avec Claudine Attias-Donfut (Sociologie des générations: l'empreinte du temps, Paris, PUF, 1988) distinguer 3 grandes perspectives :

  • La perspective démographique : la notion de génération est synonyme de cohorte. Il s’agit d’un ensemble de personnes qui ont vécu un événement précis au même âge et en même temps. L’événement choisi pour définir une cohorte est habituellement la naissance mais peut aussi être le mariage, l’obtention d’un diplôme, la retraite, etc.
  • La perspective ethnologique (ou généalogique) : une génération représente les individus classés à un même niveau dans la lignée de la parentèle ou d’un groupe plus large. La notion de génération renvoie alors uniquement aux rapports de filiation.
  • La perspective sociologique : une génération regroupe un ensemble de personnes qui ont à peu près le même âge et qui ont vécu des expériences ou des événements historiques communs, dont résulte une vision du monde semblable et un mode de pensée commun.

 

C’est essentiellement à dernière perspective que les discours d’expertise font implicitement référence ; c’est aussi cette perspective qui pose le plus de problèmes/questions : les limites d’âges sont floues ; identifier des « événements historiques » marquants est aujourd’hui moins évident que par le passé (Seconde guerre mondiale, Mai 1968) ; identifier et caractériser une vision du monde commune est de moins en moins simple ; etc.

D’où des débats très nourris au sein de la communauté scientifique. Il existe grosso modo 3 positions parmi les chercheurs :

  • ceux qui rejettent totalement l'idée de génération au plan scientifique en la reléguant au rang des « facilités de langage ». Il n’y aurait pas assez de preuves empiriques pour affirmer avec certitude que les générations développent des caractéristiques particulières.
  • ceux qui en font un facteur sociologique explicatif au même titre, par exemple, que le concept de classe sociale ;
  • ceux qui ne la jugent pertinente que dans certains pays et pour certaines époques, bref dans certains contextes bien particuliers.


Soyons charitable, ne condamnons pas cette notion trop tôt. A quelles conditions pourrait-on alors la considérer comme un concept pertinent et utile ?

Premier critère nécessaire : une « génération » se créée lorsque se combinent plusieurs « effets » :

  • l’effet de cycle de vie : l'âge impose un type de comportement plutôt qu'un autre. Avoir 10 ans implique bien sûr une toute autre vie que d’avoir 15 ans, 25 ans ou 40 ans…
  • l’effet de cohorte : le fait d'être né à peu près au même moment et de vivre des expériences au cours de la jeunesse — que des plus vieux n'ont pas vécues — peut être déterminant
  • l’effet de périodes : les circonstances historiques particulières à une époque (guerre, crise, etc.) expliquent certains comportements.



Dans « génération Y » ce qui pose problème c’est « génération », pas « Y »

Source : Mélaine Petit, Op. cit., p.21.


Mais comme ces effets s’entremêlent et qu’il est difficile de les isoler, certains auteurs se demandent s’il existe réellement des différences intergénérationnelles qui demeurent stables dans le temps et si la problématique des générations n’est pas dès lors surestimée.

Outre la combinaison de ces effets, un autre critère serait alors requis pour définir une génération : la conscience qu’ont les individus de faire parti d’un même groupe social, et par là même de se distinguer des autres générations (distinction, opposition). Des sociologues vont même jusqu’à dire qu’une génération se définit par une mémoire collective qui lui est propre. Les individus d’une même génération seraient marqués par les mêmes événements ou changements majeurs ayant eu lieu lors de leur adolescence ou au début de l’âge adulte (H. Schuman & J. Scott, « Generations and collective memories », American Sociological Review, vol. 54, 1989).

Les choses se compliquent alors considérablement :

  • fait-on partie d’une génération lorsqu’on a vécu (à peu près) au même âge un événement historique à portée symbolique et culturelle ? (position que je pourrais qualifier de "culturelle")
  • fait-on partie d’une génération lorsque, au-delà de ce contexte culturel partagé, on vit dans des conditions de vie similaires (en terme de revenu, de chômage, de formation, etc.) ? (position sociale)
  • fait-on parti d’une génération à partir du moment où on considère – subjectivement – que l’on fait parti d’un groupe qui se distingue de ses aînés ? Mais quelle est alors la nature de cette « conscience collective » ? Est-ce, comme on l’a surtout considérée jusqu’ici, une conscience politique (nécessitant même éventuellement une mobilisation collective) ? (position subjective) (1)
  • faut-il que ces différentes conditions soient, totalement ou partiellement, réunies ?


Le champ étant, rapidement, défraichi, on en arrive donc à notre fameuse « génération Y » : les jeunes d’aujourd’hui forment-ils une génération ?

(la suite dans mon prochain post, celui-ci est déjà bien long !)

RW

(1)    La conscience politique serait « en grande partie le produit des expériences "personnelles" (cycle de vie) et "sociales" (cohortes) dans un monde qui se transforme (période) » (R. & M. Braungart, in J. Crête et P. Favre (dir.) Générations et politiques, Québec / Paris, Presses de l'université Laval / Economica, coll. « Politique comparée », 1989, p.35)

Les mots du débat :

Commentaires

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Alors là, on le reconnait bien le prototype X.
Encore un vieux croulant nombriliste (vous) qui pensez etre mieux place que les jeunes pour parler des jeunes (comme moi).
Au cas ou vous n’auriez pas compris, je veux bien vous aider a propos de votre polemique bidon sur le terme « generation » : la generation Y comme les precedentes et les suivantes sont des concepts. Alors arretez cette comedie de celui qui nous dit ce que l’on sait déjà ! On ne met pas tout le monde dans le meme sac, y a pas juste du bleu et du jaune, mais que des nuances de vert ! Bon. C’est dit. Et apres ???? Quand on remarque des courants de pensees massivement majoritaires au sein d’une meme classe d’age, toutes classes sociales confondues, et concernant la population qui va influencer tres prochainement les modeles sociaux – economiques du monde moderne, on va perdre notre temps a blablater sur un terme !!! Vous etes serieux la ?

Je sais a quel point c’est dur pour vous : vous vieillissez, vous devez vous regarder en face et voir que vous avez été les brèles du système en votre temps.

J’explique au cas ou vous auriez du mal a bien intégrer ce que j’essaie de vous dire : apres des annees de bons et loyaux service en bon executants et suiveurs au sein des entreprises qui vous ont donne « l’opportunite » de faire pendant 8 ou 25 ans la meme chose, sans capter meme pourquoi (mais attendez, avec tous les acquis sociaux qu’on vous garantissait, on allait quand meme pas commencer a remettre en cause le patron… et je fais quoi s’il me vire ?!), vous decouvrer enfin la verite, et les licenciements, delocalisation, depart a la retraite force, vous montre que vos agissements moutons de panurge ne vous ont absolument pas protege contre la dure realite du monde de l’entreprise.

Et bien oui, mais nous vous ayant eu pour parents, on comprend ca des le depart. On est moins laches et peureux que vous, car vous ne nous en laisser pas le choix. Vous avez profite a fond des toutes les grandes avancees (depuis et avant 68 et celles d’apres) sociales, qui soit disant était pour les generations futures, mais en voyant que vous devez faire place aux nouveaux, vous avez dynamiter la porte d’entree et comptez squatter le devant de la scene jusqu'à ce que le theatre s’ecroule.
Mais ca, on le sait déjà aussi : on va vous asphixier economiquement, vous intoxiquer petit a petit, jusqu'à ce qu’il ne vous reste qu’une alternative… prendre la porte de sortie en courant ou vous rompre les membres a deblayer les gravas cause par votre dynamite afin de nous laisser passer !

On ne croit plus en vous, car on sait de quoi vous etes capable : votre generation a cause tant de destruction, de gaspillage, de regression dans ce bas monde, qu’on recherche tous les moyens pour se passer de vous. La verite est la : seule une minorite de membres de la generation X se comporte avec la dignite qui s’impose, et a compris qu’il est temps d’aider les jeunes generations a se mobiliser si l’on veut qu’elles puissent avoir la chance de faire face aux defis de demain (qui sont d’ailleurs déjà au cœur de nos vies aujourd’hui).

Pour les amnesiques : en mai 68, les etudiants de l’epoque (generation X alors dans la fleur de vos 20 ans), n’auraient jamais pu se faire entendre s’ils n’avaient pas trouve un soutien massif parmi la generation adulte de l’epoque, qui a su les soutenir, les ecouter et appuyer leurs revendications ! Aurait-on oublie les milliers et milliers d’adultes ouvriers qui dans de nombreuses usines se sont unis aux jeunes pour dénoncer des problèmes sociaux de l’époque ! Sans oublier les professeurs, chercheurs, enseignants de l’epoque qui se sont mobiliser pour la legitimite des revendications etudiantes ! Meme les menageres d’antan reconnaissaient le malaise des jeunes, et voulaient s’engager pour que les choses changent !

Et nous, vous voyez ce que vous nous faites ?
Vous n’êtes même pas capable de nous offrir ce que la génération de vos parents vous a offert !
Alors n’espérez rien de nous, rien !
Votre amnesie n’a d’egale que votre ingratitude !

Et continuez a essayer de vous cacher derriere les figures politiques : nous sommes francais. Chez nous il y a une democratie forte et etablie depuis de tres tres nombreuses annees. Avouez tout simplement que vous avez fait de tres mauvais choix politiques. Vous avez elu des personnes qui tant a droite qu’a gauche n’ont pense qu’a elles, et qui vous ont « trahi » sur leurs promesses… mais que vous reelisez les yeux fermes depuis plus de 40 ans pour certains !!!!!
Vous etes les artisans de votre propre malheur, et nous seront les artisans de notre propre survie.
A bon entendeur !

Merci pour cette conversation.
Comme convenu je me suis permis de faire le lien vers voter article à partir de mon blog.

Merci pour votre commentaire. Vous posez une question importante : est-ce que la notion de "culture" est plus pertinente que celle de "génération" ? Je vais continuer de dérouler le fil de ma pensée dans d'autres posts car il faudrait aussi définir un peu précisément ce terme de "culture" (encore plus compliqué que celui de génération...)... A suivre donc...
RW

Merci pour cet excellent article que je vais relayer.
Bien sur qu'il ne s'agit plus de parler de génération et c'est d'ailleurs ce que je précise depuis bientôt 7 ans, en Asie-Pacifique et en Europe. La culture “Y” est associée à la génération Y dans l'esprit du grand public mais en aucun cas ne se réduit aux 20/30 ans !

Parler de culture au lieu de génération devrait éviter de tomber dans le panneau de Y=jeunes ! Ce qui n'est malheureusement pas le cas au vu des nombreux articles paru sur le sujet dans lesquels mais propos ont été déformés par des journalistes souhaitant parler de "ces jeunes de maintenant, impolis et impatient" sans se rendre compte que c'est un clichés et "que être jeune" n'explique rien aux mutations actuelles !

Quand à votre position sur la prochaines génération (j'espère que le terme de Z ne sera pas utilisé pour les décrire, il faut sortir des lettres nom d'une pipe!). Je ne pense pas qu'elle fera le buzz !
Les Responsables RH et managers ont maintenant compris que les comportements évoluaient, que la société étaient en perpétuelle mutation. Je ne crois donc pas que l'on parlera autant des "Emos" que des Y qui ne sont qu'une mutation de plus.

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