Egalité des chances : l'étourdissant silence autour des employeurs

Le débat sur l’accès des jeunes issus de milieux populaires aux grandes écoles fait l’impasse sur la responsabilité des entreprises en matière d’égalité des chances.

Lors de la récente polémique à propos de la faible proportion de boursiers accédant aux grandes écoles, les commentateurs ont fustigé le conservatisme de leurs dirigeants, qui se sont empressés de renvoyer la balle vers l’Education Nationale. Arbitre du débat, le gouvernement a proposé une série de mesures touchant précisément à la charnière entre enseignement secondaire et études supérieures sélectives. Excluant l’idée des quotas de boursiers, il privilégie un ajustement des épreuves des concours, ou encore la mise en œuvre de dispositifs de prise en charge renforcée, type « cordées » ou « internats » de la réussite. Que ce soit pour l’accès aux IEP, aux écoles post-classes préparatoires ou aux études universitaires sélectives, il s’agit de travailler sur deux axes : conduire un maximum d’élèves issus de milieux défavorisés jusqu’à la porte d’entrée des institutions d’élite et pousser ces dernières à s’ouvrir à la diversité.

Soit. Mais on oublie là un levier d’action capital. Ces institutions d’élite ont en effet une clientèle puissante : les employeurs. Ce sont eux qui recrutent à leur sortie, eux qui arbitrent entre les unes et les autres, déterminant ainsi leur réputation, leur succès, leur viabilité même. Pour une grande partie des écoles de gestion, pilotées et financées par les Chambres de Commerce, les employeurs privés sont tout simplement les patrons. Autrement dit, les employeurs disposent de formidables moyens de pression sur les grandes écoles, ainsi que sur les formations universitaires élitistes. Pourtant, on laisse les employeurs en dehors du débat. Comme s’il ne s’agissait que d’une dialectique propre au système éducatif.

D’une façon générale, les employeurs sont aujourd’hui singulièrement épargnés par les propositions gouvernementales en matière d’égalité des chances. On les encourage à signer des chartes de bonne conduite, on leur offre des avantages fiscaux s’ils emploient des apprentis, on félicite leurs initiatives de mécénat social, etc., mais rien de coercitif. Lors du Grenelle de l’Insertion, en 2007 et 2008, toute tentative dans le sens d’une implication consistante des employeurs en termes de lutte contre la pauvreté a aisément été bloquée par le MEDEF.

Imaginons, sans même parler d’une politique de quotas, que l’on fasse varier une partie des prélèvements obligatoires pesant sur les entreprises en fonction de leurs performances sociétales – indicateurs de diversité, indicateurs de qualité de l’emploi… - il est bien évident que leurs stratégies en matière de gestion des ressources humaines en seraient affectées… jusqu’aux messages qu’elles envoient aux écoles et universités. Si demain les employeurs se mettent à exiger de leurs pourvoyeurs de cadres une plus grande diversité, les écoles seront contraintes de s’y plier. Une exigence de client à prestataire. Bête et méchant ? Efficace.

Mathieu Angotti

 

Commentaires

Bravo pour cet article.
Ca permet de sortir d'un débat assez réducteur entre les gentils de bonne volonté vs. les directeurs d'école au front bas.
Merci d'élever un peu les choses
Cdt

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