Emploi, télé-réalité et couverture médiatique : exemple d'un mélange de genres indécent

J'ai découvert hier, dans l'émission Télématin de France 2 (rubrique « TV Ailleurs »), un nouveau jeu consternant diffusé en Allemagne : « Job duell ». 4 candidats sont en compétition dans une entreprise pour espérer, à l'issue de la semaine et de nombreuses épreuves imposées par le patron, être embauché.
Le principe de l'émission est scandaleux puisqu'il se fonde sur la détresse des candidats, sur le voyeurisme et la compassion des téléspectateurs, et sur l'intérêt bien compris des patrons qui obtiennent une couverture médiatique inespérée. Scandaleux mais aussi dangereux parce qu'il pousse encore plus loin l'intrusion de l'image dans nos vies (ici professionnelles), parce qu'il laisse croire aux demandeurs d'emploi que le dispositif médiatique est équivalent au dispositif de recherche d'emploi, parce qu'il constitue un simulacre de procédure de recrutement (discréditant par là même totalement le métier de recruteur...)... Doit-on vraiment rappeler que rechercher un emploi n'est pas un « jeu », que c'est toujours une question d'estime de soi, de rôle social et de survie matérielle ?!
Mais si j'ai été autant choqué par ce reportage c'est aussi en raison aux commentaires qui sont faits. Je vous retranscris l'essentiel des dialogues (mais il faut vraiment voir l'émission pour observer les mimiques, les étonnations et la gestuelle) : Vous pouvez encore visionner le reportage : http://telematin.france2.fr/
- William Lemergie (WL): « Ca peut, peut-être, vous choquer au, au début. On surfe sur la vague du chômage, ça peut déranger. Le concept est de mettre plusieurs candidats, qui n'ont pas de travail, en compétition pour un job ?
- La « journaliste » (Anissa Arfaoui) qui présente le reportage : exactement, pour un job. Ca s'appelle « Job duell » d'ailleurs, le titre de l'émission, le duel au travail (…) . La chaîne a décidé d'utiliser le chômage, parce que je rappelle qu'en Allemagne il y a un taux de chômage de 8,2 % en moyenne à peu près. Eh bien ils ont décidé de surfer sur cette vague là, comme vous l'avez dit, et de créer une émission de télé-réalité où vous avez 4 candidats chaque semaine en lice pour décrocher un job. (…)
- W.L : qui dit compétition dit épreuves ? Il y a des épreuves ?
- A.A : eh oui, exactement ! Il y a des épreuves, c'est le meilleur qui gagne [sic, ndlr] (…)
- W.L : à propos, qui vote ? Le public ?
- A.A : Le patron. C'est la patron qui choisit qui il va engager. [Début du reportage sur le « jeu »] C'est le patron qui impose chaque jour 2 épreuves aux candidats. Et ce qui est intéressant [sic sic, ndrl] aussi dans ce programme quand on le regarde, c'est que on est dans les codes de la téléréalité dans le sens où vous avez un portrait de chaque candidat, vous avez... voilà.
- W.L : il y a un confessionnal aussi ?
- A.A : Alors non, voilà. Si vous voulez c'est là qu'on sent que l'enjeu est grave. On est très loin des jeunes qui vont boire des cocktails au bord des piscines, danser, là l'enjeu est grave, ils parlent peu [regardez le petit rictus de compassion, ndlr], vous sentez une tension, ça fait presque mal [tout est dans le « presque », ndlr] parce qu'on sent quand même que... qu'ils tentent le coup parce qu'ils ont vraiment besoin de trouver un travail. Tous ceux qui sont là sont normalement au chômage depuis longtemps, donc ils le veulent vraiment [évidemment ceux qui ne sont pas au chômage depuis longtemps ne le veulent pas vraiment, ndlr]
- W.L : c'est terrible parce que quand on participe à la joie de celui qui a gagné, les trois autres on se dit ''ça y est, ils vont y retourner''.
- A.A : oui, ça vous allez voir à la fin effectivement ça fait bizarre ["bizarre", voilà le mot idoine, ndlr]. Alors vous avez posé la question de comment est-ce qu'ils sont choisi, comment l'élu on va dire [référence religieuse, politique ou des jeux de téléréalité ? ndlr] est sélectionné, regardez les images qui vont passer [Suite du reportage et commentaires en voix off de la « journaliste »] : Donc c'est tout bête, ils ont... c'est un garage qui est spécialisé en carrosserie donc ils ont des exercices de ce genre : comment réparer un pare-choc [on voit un des candidats réparer un pare-choc, nrdl], excusez-moi je n'ai pas tous les termes techniques
- W.L : si si, je vous confirme : c'est un pare-choc
- A.A. : ahahahah... bon voilà, comment réparer de gros trous dans les carrosseries, bien laquer, etc. Ca paraît bête comme ça mais c'est quand même, c'est un métier...
- W.L : non c'est un boulot, un vrai boulot
- A.A : exactement, voilà. Et évidemment c'est le meilleur qui est récupéré. Donc on l'a dit le moment difficile et crucial c'est la finale. Vous voulez voir comment ça se passe [petit mouvement de la tête sur le côté pour exprimer toute sa gêne, ndrl], ahah, et ben on y va : [suite du reportage]
- W.L : alors évidemment comme tous les jeux de ce type c'est cruel pour les deux autres. Oui mais enfin, c'est l'espoir que je caresse en tous cas, c'est-à-dire : ils se sont faits remarquer, peut-être par d'autres garages qui se disent ''oh ben ces deux là ils ont l'air pas mal'', voilà, on peut essayer de dire ça
- A.A : on a vu qu'ils travaillaient correctement, exactement [dit-elle en riant, ndlr]
- WL : merci
- A.A : merci.
« L'enjeu est grave » mais le commentaire ne l'est pas ! Aucune critique, aucune mise à distance, aucun questionnement... En revanche on a droit à tout ce qu'il faut de léger mépris (mêlé à un brin de compassion) pour ces travailleurs manuels qui font des choses « toutes bêtes » mais qui constituent quand même « un vrai boulot ». On a aussi droit à des rires, des sourires contris, des mouvements de tête gênés... Alors finalement on « caresse l'espoir » que ce n'est pas qu'une opération de communication et que les chômeurs ne vont pas être encore plus déprimés après qu'avant l'émission, mais finalement on n'y croit pas trop et puis de toute façon ce n'est déjà plus notre problème, il y a un autre reportage (en l'occurence sur Eugène Delacroix) qui attend....
Avec de tel reportage je ne doute pas qu'il y ait d'ici peu en France de généreux producteurs et de généreux chefs d'entreprise qui s'associent pour aider des chômeurs à retrouver du travail.
Raphaël Wintrebert
Photo : (c) Eich Kabeleins

Commentaires
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Un symptôme à coup sûr... Il faudrait en effet faire une enquête auprès de jeunes et ainsi mesurer l'effet générationnel de notre indignation. Mais ce qui m'a finalement encore davantage surpris c'est que ces médias de masse (en l'occurence la rédaction de l'émission) semble avoir déjà accepté et enterrinné, sans la questionner, cette vision du travail (et de l'insertion dans le travail)...
Raphael Wintrebert
Est-ce si étonnant, finalement ? Au delà d'une légitime indignation, le phénomène interpelle. il conjugue deux tendances actuelles que l'on avait peut-être omis de rapprocher : les difficultés, notamment des jeunes, sur le marché du travail et ce qu'on pourrait appeler la "culture star ac'". Un jeune sans diplômes est voué aux petits boulots, un jeune diplômé à s'entendre reprocher son manque d'experience, l'un comme l'autre sont appelés à expérimenter des procédures de recrutement parfois farfelues et des critères de sélection à l'embauche rarement transparents. Au terme de ce "parcours initiatique", l'emploi obtenu se révèle parfois trop précaire ou trop mal rémunéré pour permettre l'accès à l'indépendance.
Le marché du travail n'est-il pas déjà à leurs yeux une loterie ?
Parallèlement à cela, les "success story" livrées au public n'ont plus guère pour cadre le monde du travail ; le message est clair : hors des médias de masse, point de salut. Le média se suffit désormais à lui-même, puisqu'être vu à la télévision sans y manifester aucun talent semble aujourd'hui ouvrir toutes les portes.
Alors "job duell", scandale ou symptôme ? Il sera intéressant de savoir si les jeunes s'en indigneront plus ou moins que les adultes...
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