L’intention entrepreneuriale chez des lycéens

L’intention entrepreneuriale chez des lycéens
Le succès du statut d’auto-entrepreneur remet sous les feux de l’actualité la question de l’entrepreneuriat. En marge du salariat, qui, rappelons-le, reste malgré tout le statut le plus fréquent et le plus désiré, on voit apparaître de plus en plus en France des velléités de création d’entreprises. La question que je voudrais aborder ici est : quand se forme le projet de créer son entreprise ? Les « jeunes » générations sont-elles plus enclin à vouloir créer leur entreprise que les moins jeunes ?Quelques enquêtes déjà réalisées donnent des premiers éléments de réponse. J’irai un peu plus loin en traitant les réponses de mon enquête auprès des élèves d’un lycée de banlieue (cf. ici pour le détail de l’enquête).

L’enquête de l’Ifop de janvier 2010 (« Les Français et la création d’entreprise », baromètre, vague 10) suggère tout d’abord plusieurs points intéressants :

 


  • les 18-24 ans seraient nettement plus attirés que leurs aînés par la création d’entreprise.
  • L’envie de créer son entreprise décroît avec l’âge : 52 % des 18-24 auraient envie (et 20 % « certainement envie ») contre 43 % des 25-34 ans, 30 % des 35-49 ans, etc.


  • si les projets de création d’entreprise sont assez stables pour les « moins jeunes » (pas de grande variation entre 1999 et 2008), ils sont en revanche très variables pour les 18-24 ans.


Malheureusement on manque d’études pour comprendre ces variations. Sont-elles liées à la conjoncture économique et donc aux perspectives de recrutement salariés (ex : plus le chômage diminue plus les intentions de créer son entreprise diminue) ? Le lien n’apparaît pas clairement quand on compare les courbes du chômage et des intentions de création. Sont-elles liées à des campagnes de sensibilisation des pouvoirs publics ? Sont-elles liées à la création de nouveaux statuts (comme celui l’auto-entrepreneur précisément) qui permettent de combiner différentes activités ? Si les pouvoirs publics et les fédérations professionnelles souhaitent réellement valoriser la création d’entreprise auprès des jeunes, il faudrait y voir plus clair sur ces différents points…

Une autre enquête, d’OpinionWay cette fois, permet d’affiner certaines analyses :

  • les actifs (occupés ou non) sont plus enclins que les étudiants à formuler un projet de création d’entreprise.
  • avoir aidé un parent proche à gérer son entreprise est statistiquement déclencheur.
  • le poids du bagage scolaire semble non négligeable.
  • les femmes invoquent davantage que les hommes le fait de ne pas s’en sentir capable
  • les freins évoluent avec l’âge : pour les 18-21 ans cela demande beaucoup d’argent ; pour les 22-25 ans c’est trop risqué ; pour les 26-29 ans c’est trop de responsabilités
  • les motivations sont, elles, diverses : « être libre dans ses décisions, avoir une idée et y croire" arrive en tête avec 84% des réponses. Le fait de ne pas trouver d’emploi arrive recueille 53 %, suivi par le fait que les entreprises d’aujourd’hui ne leur fassent pas envie (50% des réponses). "Gagner beaucoup d’argent" n’obtient en revanche que 11% de réponses.

(Source : « Les moins de 30 ans et l’esprit d’entreprise en France », Sondage réalisé à l’occasion du Salon des Entrepreneurs 2010, 21 janvier 2010)


Ces différentes données concernent les personnes majeures et le plus souvent les étudiants ou les actifs. J’ai souhaité m’intéresser aux lycéens et comprendre comment, en amont, pouvait émerger l’envie de créer une entreprise. C’est pourquoi des questions leur ont été spécifiquement posées sur la création d’entreprise.

Il en ressort que, en février 2010, 44,4 % des lycéens envisagent de créer une entreprise, 48,8 ne l'envisagent pas (dont 31,8 % pas du tout), et 7,9 % ne savent pas. C’est donc moins que les chiffres avancés dans les autres enquêtes.

Les lycéens sont convaincus que créer une entreprise est « une très grande prise de risque » (82,3 % sont de cet avis), ce qui explique très certainement qu’une majorité est plutôt réticente à se lancer dans une telle aventure. La stabilité professionnelle, incarnée par le CDI, est toujours très recherchée par les élèves (peut-être plus encore lors d’une crise économique). C’est tout particulièrement vrai pour les milieux sociaux les moins dotés en capitaux économiques, sociaux et culturels).




Mais alors quelles sont les facteurs liés à l’envie de créer une entreprise ?

Plusieurs variables sont statistiquement significatives :

  • le sexe. Comme dans pour les autres études, j’observe dans mon enquête une nette différence de genre qui témoigne d’un processus de socialisation (familiale mais aussi sans doute scolaire) différencié.
  • de la filière scolaire. Les élèves de filière professionnelle (ce sont dans ce lycée des filières très techniques : génie mécanique, génie industriel, etc.) sont plus enclin à créer leur entreprise : 50,4 % d’entre eux, contre 41 % pour la filière générale & technologique (en revanche pas de différence nette entre les STI et les filières générales).

 

  • de l’année de scolarité : plus les élèves avancent dans leur parcours scolaire plus ils s’intéressent à la création d’entreprise. On peut dès lors imaginer que cet intérêt croît encore dans les premières années universitaires jusqu’à culminer autour de 23-25 ans. Une démarche de sensibilisation, d’information et de conseil pourrait ainsi suivre cet intérêt croissant afin de fournir le bon levier d’action à la bonne personne au bon moment.




D’autres variables semblent également jouer:

  • Ceux dont l'une des préoccupations actuelles est de "gagner de l'argent" sont plus enclins à choisir la création d'entreprise (47,9 % contre 37,6 % pour ceux qui n’ont pas cette préoccupation).
  • la confiance dans son avenir. Plus les élèves sont confiants dans leur future insertion professionnelle plus ils envisagent de créer leur entreprise. Cela confirme qu’envisager un tel projet n’est pas un choix par défaut (lorsqu’on pense ne pas arriver à trouver un travail salarié).
  • mais surtout la profession du père semble déterminante (ce qui n’apparaît pas nettement dans les enquêtes d’opinion menées jusque là). Les élèves dont le père est artisan-commerçant-chef d’entreprise, et ceux dont le père est cadre-ingénieur-profession libérale sont les plus favorables à la création d’entreprise. Il semble bien qu’il y ait une transmission du « goût d’entreprendre » dans certaines familles. On peut d’ailleurs supposer que les modalités de cette transmission (et donc la façon de concevoir le métier et le travail) sont sensiblement différentes selon ces deux types de profession-statut (artisan / cadre). Cela mériterait une analyse qualitative approfondie…




Lecture : parmi les élèves dont le père est artisan-commerçant-chef d’entreprise, 58,3 % envisagent de créer un jour une entreprise.

On retrouve les mêmes logiques lorsque l’on croise l’envie d’entreprendre avec cette fois les secteurs d’activité jugés attractifs par les élèves.

 

Lecture : parmi les élèves qui sont attirés par l’artisanat, 68,6 % envisagent de créer leur entreprise


  • Enfin, dernier point important issu de cette enquête, il semble qu’il y ait un lien entre l’expérience du monde du travail et l'intention entrepreneuriale. En effet, plus les élèves ont une expérience approfondie du monde du travail plus ils envisagent de créer leur entreprise.




Lecture : parmi ceux qui n’ont jamais travaillé, 6,5% envisagent très sérieusement de créer leur entreprise dans les mois ou les années à venir.


Dans la mesure où ces expériences de travail ont été perçues comme globalement positives par ces lycéens (des questions leur ont été posées en ce sens), il ne semble pas que ce lien entre expérience de travail et projet d’entreprise signifie une défiance à l’encontre des entreprises mais plutôt que ces expériences ont permis aux jeunes de mieux connaître le monde du travail, de mieux évaluer leurs qualités et leurs compétences, et ainsi d’élargir leur "champ des possibles".

Il faudrait à coup sûr s’appuyer sur cette sensibilité à la création d’entreprise pour mieux informer ces jeunes sur les leviers d’action possibles (1) afin que ce qui reste pour l’heure de simples « projets d’entreprise » puissent devenir un jour de véritables créations d’entreprise.

Raphael Wintrebert

(1) OpinionWay a interrogé des lycéens de la filière professionnelle et des étudiants et il apparaît que si près de 45% des jeunes envisagent de créer ou reprendre un jour une entreprise, ils sont 74% à avouer n’avoir jamais été informés sur les dispositifs d’aide à la création (OpinionWay & MoovJee, « Les étudiants face à la création d'entreprise », mardi 17 novembre 2009).