Les usages des TIC chez des lycéens « de banlieue »

Les usages des TIC chez des lycéens « de banlieue »

L’argument de plus avancé pour différencier la « génération Y » des autres générations seraient sa volonté et capacité à utiliser en permanence les outils de communication. Dans mon souci de questionner cette notion de « génération Y » et de mieux saisir les éventuelles différences intra-générationnelles, j’ai interrogé des élèves d’un lycée de banlieue parisienne (cf. ici pour plus de détail sur l’enquête) sur les connaissances et leurs pratiques des médias.

Non pas tous les médias mais la télévision, Internet, les outils/plateformes/réseaux sociaux, les blogs et les jeux vidéos. Voici les cinq questions que je leur ai posées :

  • En moyenne, combien de temps passez-vous chaque jour sur Internet et devant la télévision ?
  • Allez-vous sur Internet pour préparer vos cours ou vos contrôles ?
  • Parmi les outils suivants, lesquels connaissez-vous et utilisez-vous ?
  • Avez-vous un blog ?
  • Jouez-vous aux jeux vidéo ?


Je vous livre quelques éléments de réponse.

 

Pratiques des médias : Internet et la télévision

Tout d’abord je confirme ce qui a été dit maintes fois : Internet est en train de supplanter la télévision comme média auprès des jeunes.


 

  • Près d’un tiers des interviewés va sur Internet plus de 3 heures par jour, contre près de 22 % pour la télévision.
  • 8.8 % des lycéens vont sur Internet moins d’une 1 heure par jour (dont 2,1 % n’y vont jamais). En revanche on compte près de 20 % de ces jeunes qui regardent la télévision moins d’une heure par jour.


Plus intéressant encore, on peut essayer de comprendre le profil de ces consommateurs médias en croisant le temps passé sur Internet et le temps passé devant la consommation. Deux critères paraissent essentiels :

  • y a-t-il une pratique « équilibrée » des deux médias (ie est-ce que les jeunes passent sensiblement le même temps devant les deux médias ?) ?
  • ces pratiques sont-elles importantes (en volume horaire) ou non ?


Ces 2 critères définissent les 2 axes de notre schéma et permettent ainsi de visualiser les types de pratique et la part de jeunes qu’elles représentent.


 


On obtient ainsi 7 groupes qui couvrent 90 % des personnes interrogées (1) :

3 groupes ont des pratiques « équilibrées », avec des intensités très variables :

  • les « media limités » représentent 11.4 % des enquêtés. Ils passent aussi peu de temps sur Internet et devant la télévision (moins d’une heure par jour). Parmi eux 0.9 % ne vont jamais sur Internet et 1.7 % ne regardent pas la télévision.
  • les « media investis » représentent 18.2 % de la population. Ils passent entre 1 et 3 h par jour devant ces 2 médias.
  • les « media addict » représentent 19.5 % des interviewés. Ils passent au moins 2 h par jour sur un média et plus de 3 h sur l’autre. On compte même 11.2 % qui passent plus de 3h sur les 2 médias.


4 groupes ont des pratiques plus ou moins « déséquilibrées » :

  • les « media modérés Internet » (11.8 %) ont une pratique d’Internet moyenne (1-2 h par jour) et une pratique de la télévision faible (moins d’une h par jour)
  • inversement les « media modérés télévision » (6.4 %) ont une pratique de la télévision moyenne et une pratique d’Internet faible.
  • les « Television addict » (6.5 %) sont ceux qui passent plus de 2 h par jour devant la télévision mais ont une pratique d’Internet faible
  • inversement, les « Internet addict » (16.6 %) passent plus de 2 h par jour sur Internet mais ont une pratique de télévision faible.


On voit ainsi clairement que qu’Internet prend un poids croissant auprès des jeunes, et de plus en plus au détriment de la télévision. Mais aussi qu’il existe une part non négligeable de jeunes qui ont une pratique d’Internet encore très limitée : 8.8 % y passent moins d’une demi-heure par jour et 24.3 % moins d’une heure par jour.

Il faut préciser qu’il existe des différences importantes selon les profils des lycéens :

  • Parmi ceux qui vont sur Internet plus de 3h, 39,5 % sont en 2nd, 29,8 % en 1e et 25,2 % en Terminale. Le temps passé diminue à mesure que les examens importants arrivent…
  • Toujours parmi ces gros « surfeurs » sur Internet, si l’on observe le lycée général et technologique, 76,5 % sont en STI, contre 12,5 % en ES et 10,9 % en S. Les élèves du lycée professionnel semble se situer en le lycée général et le lycée technologique dans ce domaine.


Connaissances et pratiques d’Internet

Mais quels sont leurs usages d’Internet ? Si je n’ai pas creusé directement cette question, j’ai néanmoins obtenu quelques indications en leur demandant :


 


Il y a donc 3 types d’appropriation de ces outils :

  • Certains outils ne sont pas (ou très peu) connus (et donc pas utilisés…) : les outils de bookmarking, les réseaux sociaux professionnels (assez logiquement LinkedIn est encore moins connu que Viadéo).
  • D’autres outils sont connus par près de la moitié des élèves mais qui, lorsqu’ils sont connus, sont peu utilisés : les flux RSS, Twitter ou encore Second Life.
  • Enfin d’autres outils sont très utilisés : ce sont les réseaux sociaux/communautaires comme Facebook (mais on peut certainement inclure les espaces d’échange de musique, de vidéo ou de photos).


J’ai retraité les données pour en faire un graphique plus intelligible selon 2 axes :

  1. En abscisse, le % de lycéens qui connaissent tel ou tel « outils »
  1. En ordonnée, le % de lycéens qui utilisent tel ou tel « outils »






  • On voit ainsi que Facebook est LE réseau social des lycéens. Même ceux qui vont peu sur Internet (entre 1/2h et 1h par jour) sont plus de 70 % à utiliser Facebook.
  • Twitter n'est, lui, pas encore réellement entré dans les pratiques lycéennes. Même si son utilisation croît en fonction temps passé sur Internet, ils ne sont que 8.4 %, parmi les "Internet Addict" à l'utiliser. On peut cependant penser que les choses évoluent rapidement car Twitter était encore inconnu il y a peu. Aujourd'hui environ 50 % des lycéens le connaissent déjà.
  • My Space est connu par pratiquement tous les lycéens mais n'est que peu utilisé (10-13 %). Et le fait de surfer longuement sur Internet ne semble pas être déterminant dans son usage. Cela témoigne me semble-t-il de la très grande volatilité des usages. Les jeunes peuvent rapidement délaissés un outil s’il ne leur semble plus adapté à leur goût, à leur envie ou à la tendance du moment.
  • Les outils de gestion de l’information (comme Delicious) ou à finalité professionnelle (comme Viadéo) sont encore très peu connus. Cela confirme ce que d’autres études ont affirmé. L’usage des TIC pour ces jeunes demeure exclusivement ludique, dans le cadre d’échanges interpersonnels. On est loin d’une maîtrise de ces outils dans un contexte professionnel. D’où la nécessité de fortement relativiser les capacités de cette « génération Y » ! (ou bien il faut limiter le champ d’application de cette « génération Y » aux jeunes haut diplômés, socialement favorisés, ce qui, on en conviendra, met de côté une grande partie des jeunes…)

 

 

 

Ils sont à peine plus de 40 % à utiliser Internet pour préparer leur cours ou réviser leur contrôle. Mais on observe là encore de nettes différences entre le lycée général/technologique et le lycée professionnelle. Si 49.8 % du premier lycée utilisent Internet pour leur activité scolaire, ils ne sont que 28.3 % pour le second.

Plus important encore le lien entre cette utilisation scolaire d’Internet (ce qui m’importe en réalité c’est qu’il s’agit d’une utilisation autre que strictement ludique) et l’évaluation du système scolaire. Internet est perçu comme un outil pertinent de gestion des savoirs/connaissances surtout par ceux qui ont un avis positif sur le système scolaire français (ils sont plus souvent en filière générale ou technologique que professionnelle). Il y a donc un risque réel de voir s’accroître la dichotomie des usages : les élèves pas ou mal adaptés au système scolaire ne voient dans Internet qu’un moyen de s’amuser et de se divertir ; les élèves bien intégrés dans le système scolaire y voient, en plus, le moyen de mieux trouver, sélectionner, hiérarchiser et utiliser l’information et ainsi d’améliorer leurs compétences. Internet contribuerait ainsi à renforcer les inégalités alors qu’il devrait au contraire permettre de faire apprendre autrement, d’inciter des jeunes peu adaptés au système scolaire à utiliser d’autres moyens pour se former (intellectuellement et professionnellement), etc.


 

Lecture : 66.67 % des élèves qui considèrent que le système éducatif français est « tout à fait efficace » utilisent Internet pour préparer leurs cours ou réviser un contrôle.


La réflexion autour, par exemple, des serious game est donc plus qu’urgente afin que les méthodes d'apprentissage s'adaptent à ces nouveaux comportements et aux nouvelles opportunités technologiques. Et ce d’autant plus que les jeux vidéo semblent toujours très prisés par les lycéens (22,4 % disent jouer tous les jours et plus de 50 % "de temps en temps", soit près des 3/4 de la population étudiée). Des études ont récemment indiqué que "les élèves qui savent utiliser le « langage SMS » ont aussi des bons résultats aux tests qui mesurent les compétences langagières traditionnellement visées par l’enseignement scolaire (orthographe, etc.)". N’ayons donc pas peur de l’intrusion de toute nouvelle technologie !).




 


Bilan (provisoire) des courses

  • La fracture numérique dont on a longtemps parlé n’est plus une fracture d’accès aux TIC (quasiment tous les élèves vont quotidiennement sur Internet) mais plutôt une fracture des usages, et donc des compétences d’utilisation des TIC. Je rejoins donc totalement les conclusions de la Fondation Namur (fondée sur une étude en Belgique) que je présentais ici.
  • Les usages d’Internet des élèves sont aujourd’hui exclusivement tournés vers les loisirs. Ces jeunes vont peu sur Internet pour préparer leurs cours ou réviser un contrôle, ils s’en servent encore moins dans une démarche d’orientation professionnelle (alors même que beaucoup ont fait ou vont faire des stages ou des petits boulots). D’ailleurs ceux qui passent le plus de temps sur Internet ne le font pas plus que les autres dans l’optique de préparer leurs cours (c’est même plutôt le contraire…).
  • Ces lycéens ne sont clairement pas sensibilisés aux autres usages possibles d’Internet. Il manque de toute évidence un apprentissage scolaire (puisque celui-ci ne peut se faire dans le cadre familial). Et cet apprentissage devrait en premier lieu concerner les enseignants tant il est vrai qu’ils ne sont pas (in)formés à ces nouveaux outils.
  • Les « digital native » ne constituent donc aucunement un groupe homogène. Il existe des usages possibles très variés, en lien avec les capacités d’usage elles même extrêmement différentes selon les individus. A l’échelle de ce lycée de banlieue parisienne on voit déjà apparaître des variations notables selon la filière (générale, technologique, professionnelle), selon le niveau (2nd, 1e, Terminale), selon le rapport à l’école (et sûrement encore plein d’autres variables que je n’ai pas, encore, eu le temps d’analyser).
  • Si ces jeunes, une fois entrés dans le monde du travail, seront certainement prescripteurs d’une certaine manière d’appréhender ces outils, ils ne seront pas pour autant en mesure de les utiliser dans une finalité professionnelle. C’est précisément tout le travail des managers, des RH, des DSI, que de convertir leurs usages « profanes » (souvent riches) des TIC en des usages « appliqués ».


RW

(1) Il reste environ 10 % d’interviewés qui ne sont pas positionnés sur ce graphique. Ils correspondent aux lycéens qui ont une pratique intense (plus de 3 heures par jour) d’un des deux médias combinée avec une pratique moyenne (entre 1 et 2 h par jour) de l’autre média.

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