Quand les agents municipaux se saisissent de la problématique « jeunesse ». Compte-rendu d’un séminaire à Bobigny

Quand les agents municipaux se saisissent de la problématique « jeunesse ». Compte-rendu d’un séminaire à Bobigny

Je suis intervenu jeudi dernier à Bobigny lors d’un séminaire de formation sur la jeunesse organisé à l’attention des agents de la municipalité. Mon intervention avait pour titre : « Comprendre les valeurs et les attentes des jeunes pour développer une relation de confiance ». Dans le public environ 80-90 personnes issues des différents services de la ville : service jeunesse bien sûr, mais aussi service (petite) enfance, service économique, service sports, service politique de la ville… ainsi que quelques élus.

Les organisateurs avaient eu la bonne idée de vouloir favoriser au maximum les échanges avec le public. Plutôt que de présenter durant 1h30 un exposé assommant j’avais donc décidé de faire une  introduction (15-20 mn) visant à problématiser la question de l’âge (et de l’utilisation souvent excessive de l’âge comme critère de politiques publiques) et la notion (de plus en plus floue) de « jeunesse », pour rapidement laisser intervenir la salle. En fonction de leur questions, remarques et critiques, j'ai par la suite développé différentes thématiques qui me paraissaient essentielles pour couvrir (très/trop rapidement bien sûr) le sujet. Ont été ainsi évoquées : la diversité des « jeunes », leurs valeurs et leurs perceptions de l’avenir (notamment à partir de l’étude que j’avais co-dirigée 2 ans plus tôt ainsi que des différentes enquêtes, notamment européennes, plus récentes), leur rapport aux « institutions », l’importance de l’école comme facteur de classement (non seulement scolaire mais également social), ou encore leurs engagements (au-delà du champ politique institutionnel classique).

Je voudrais surtout ici rapporter, en vrac, certaines interventions du public qui témoignent bien me semble-t-il des problématiques des acteurs de terrain, et qui interrogent aussi nos façons de penser les « jeunesses » :

  • La notion de « génération » est-elle plus pertinente que celle de « jeune » ?
  • La discrimination par l’âge est-elle plus importante aujourd’hui que par le passé ?
  • Mai 1968, malgré toutes les critiques qui lui sont adressées, n’a-t-il pas constitué une véritable rupture dans les valeurs et attentes des jeunes générations ?
  • N’y a-t-il pas besoin de reconstruire certaines rites de passage pour faire comprendre, concrètement et symboliquement, aux jeunes qu’ils franchissent des étapes importantes de leur vie ?
  • Contrairement à ce qu’on entend souvent, les jeunes ne sont-ils pas porteurs de nouvelles normes qui s’imposent à l’ensemble de la société ? (par exemple l’usage des TIC)
  • Le problème des jeunes ne réside-t-il pas fondamentalement dans l’injonction paradoxale de l’autonomie / indépendance : on les enjoint à être autonome, à prendre leurs responsabilité, mais sans leur donner les moyens d’y parvenir ?
  • Certains jeunes sont contraints de devenir adultes, ils tendent même à se substituer aux parents (pour les aider dans leurs démarches administratives, fiscales) discréditant ainsi leur parent et bouleversant l’équilibre familiale.
  • Ne faut-il pas élargir la réflexion aux parents ? Il semble plus difficile d’être parent de jeunes aujourd’hui et ce sont toutes les modalités de transmission culturelle qui se complexifient (et renforcent les inégalités entre milieux sociaux).
  • Les différences entre garçons et filles ne sont-elles pas décisives pour comprendre les attentes et attitudes des jeunes. Beaucoup de filles n’ont pas d’autres choix que de réussir (scolairement puis professionnellement) pour pouvoir s’extraire d’un cadre familial très contraignant.
  • Dans les réflexions sur les jeunes on a tendance à se concentrer sur les difficultés scolaires, d’emploi, de logement, etc., mais il ne faut pas négliger la question des loisirs et plus globalement du plaisir. Car là encore on observe un enfermement d’une grande partie de la jeunesse. D’où l’importance des initiatives locales pour les faire partir en vacances, pour les emmener au cinéma…

La municipalité de Bobigny est engagée depuis plusieurs années déjà dans une action volontariste en matière de politique de jeunesse. Après s’être cantonnée à une approche en terme d’accès aux loisirs ou à la culture, elle a développé une approche globale et a créé en 2007 un contrat de réussite solidaire".

Les résultats semblent portés leurs fruits puisque non seulement plus de 1 000 jeunes ont ainsi pu élaborer leurs projets mais c’est également toute une dynamique collective (avec les services municipaux mais aussi un réseau de partenaires locaux) qui s’est créée. Un point d’interrogation subsiste néanmoins qui a été relevé par plusieurs personnes dans la salle : si ce dispositif répond de toute évidence à un besoin chez certains jeunes (et chez leurs parents), il ne permet pas de toucher ceux qui sont déjà dans une situation de décrochage (scolaire et social) et ne s'investissement (presque) jamais dans ce genre de démarche. Les agents présents lors de ce séminaire qui côtoient ces jeunes dans les lieux qu’ils fréquentent (essentiellement les installations sportives) témoignent au contraire d’un désarroi et d’une résignation croissante. Ils n’attendent plus rien de personne. Une politique de jeunesse ne peut se résigner à mettre de côté cette population qui croît sans cesse, sous peine d'accentuer des fractures mortifères.

Raphaël Wintrebert

PS : je n’ai malheureusement pas pu suivre les deux autres demies journées de formation qui ont eu lieu le lendemain. Camille Peugny intervenait sur le thème de la jeunesse comme question politique. Olivier Douard intervenait, lui, sur la question des politiques publiques de jeunesse.

 

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