A quoi sert un agrégé ?

A quoi sert un agrégé ?

Ce billet est quelque peu décalé par rapport aux champs premiers de l’Ob-jet, il s’agit surtout d’une (vive) réaction à la suite d’un article du Monde : « Les agrégés n’ont plus le moral » (21 mai 2010). Mon papier ayant été refusé par la rédaction du journal, je le mets à la disposition de tous sur ce site…

Que d'approximations et que de malhonnêteté dans cet article !

Rétablissons tout d’abord quelques vérités :

  • Il est faux de dire qu'un agrégé gagne moins qu'un "simple" certifié (à niveau d'expérience identique bien sûr). L'exemple du statut d'ATER ou celui de moniteur à l'université est pour le moins malhonnête car il s'agit d'un tout autre statut (on peut très bien être ATER sans être agrégé).
  • Arrêtez de faire croire qu'on impose aux enseignants le statut de TZR pendant neuf ans ! "Marie" aurait évidemment pu être titulaire d'un poste bien plus tôt, certes pas à Henri IV ou Louis-le-Grand...


Sur le fond maintenant. De qui parle-t-on dans cet article et plus globalement dans cette enquête de la Société des agrégés de l’université ? Celle-ci n'a pas seulement été "mise en ligne, vendredi 21 mai, sur son site" (le site web de la Société des agrégés, dans une section ouverte à tous) comme l’affirme le journaliste, elle a aussi été publié dans la revue L'Agrégation (à destination des adhérents) et surtout "distribué[e] dans les collèges et lycées par les délégués d'établissement" (« Y a-t-il un ‘‘malaise enseignant’’ ? », Enquête de la Société des agrégés de l’université sur le moral des professeurs de second degré, 2009-2010, p.10).

Cette ambiguïté n'est pas anodine car finalement, aussi bien dans l'article que dans le rapport, on ne sait pas vraiment s’il s’agit des agrégés ou de l'ensemble des enseignants du second degré…

Le moins que l'on puisse dire est que la méthodologie d'enquête laisse à désirer. Malgré quelques précautions oratoires dans les "propos liminaires", la Société des agrégés reste étonnamment floue. Il est ainsi écrit dans le rapport : "75,7 % des personnes interrogées sont des adhérents de la Société des agrégés, qui ont obtenu l'agrégation par concours (agrégation externe ou interne). Ce rapport présente donc l'image d'une population singulière dont les caractéristiques ne peuvent pas toutes êtres extrapolées à l'ensemble des professeurs" (p.10). Mais quelle est alors cette "population singulière" ?

L'article du Monde indique quant à lui "400 de ses adhérents qui ont répondu à son questionnaire". Or c'est faux ; ce sont 400 questionnaires étudiés, certains sont des agrégés, d'autres sont des certifiés.

En réalité l'enquête ne permet pas de faire la différence agrégé / certifié. Pourquoi dès lors consacrer l'article uniquement aux premiers ? Pourquoi surtout les opposer aux certifiés, avec qui plus est des formulations méprisantes ("certains agrégés gagnent moins qu'un simple certifié") ?

Je formulerais une hypothèse : nous avons affaire à une caste qui défend ses spécificités (et ses privilèges), quitte à de nouveau piétiner leurs collègues (certifiés) et leurs élèves.

Qu'il y ait un profond malaise dans le corps enseignant c'est certain. Qu'ils aient de très bonnes raisons de se désespérer je le comprends aussi. Mais enfin ! Quel naïf peut croire qu'il suffit de l'agrégation pour "a priori" enseigner en classes préparatoires ou dans l'enseignement supérieur ?! Qui peut ignorer, en passant le concours, qu'il est possible de se retrouver dans un collège ?

Et surtout qui peut ignorer qu'il existe un écart abyssal entre les connaissances accumulées pour obtenir l'agrégation et celles transmises à des lycéens (même plutôt bons élèves) ? Leur suprême intelligence les empêcherait-ils de simplement s'informer sur leur futur métier, de lire ce qu'on lit tous les jours dans la presse  ?!

Mais le plus consternant dans cet article est l'affirmation de M. Léost : "Beaucoup sentent qu'on leur reproche d'être des intellectuels, alors que c'est le cœur de leur métier". On croit rêver ! Là est sans doute l'immense distorsion entre ces agrégés si sûrs d'eux-mêmes et les qualités exigées par ce métier. Le cœur du métier consiste à transmettre des savoirs, à éveiller des esprits, et surtout pas à se positionner comme un "intellectuel" dans sa tour d'ivoire ! (Et d'ailleurs depuis quand un statut d'agrégé assoit une position d'intellectuel ?...).

La vraie question n'est pas de savoir s'il faut encore passer l'agrégation, mais à quoi sert encore l'agrégation. Ce n'est pas avec les arguments de la Société des agrégés de l’université ni avec l'article du Monde que l'on a envie de la conserver.

RW

 

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