Les jeunes, les TIC et les nouvelles formes d'apprentissage

Les jeunes, les TIC et les nouvelles formes d'apprentissage

La nouvelle étude publiée par le Crédoc sur la diffusion des TIC montre notamment que les jeunes utilisent de plus en plus ces outils. Mais comment passer d'une utilisation ludique à une utilisation d'apprentissage ? 

La nouvelle étude publiée par le Crédoc sur la diffusion des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans la société française (ici une synthèse) confirme la tendance de fond déjà maintes fois identifiée : les TIC s'inscrivent de plus en plus dans les pratiques quotidiennes des Français (74% des Français disposent à leur domicile d’un ordinateur, 67% d’une connexion internet et 48% se connectent tous les jours).  

Et plus on est jeune plus c'est le cas. 75 % des 12-17 ans estiment qu’être connecté à Internet est nécessaire à une bonne intégration sociale (contre 51 % des adultes), inaugurant de « nouvelles socialibités juvéniles ». Pour eux, Internet est essentiellement aujourd'hui un outil de loisir et de communication (musique, jeux vidéo, réseaux sociaux, etc.). Ce qui va se développer dans les années à venir c'est une utilisation pour d'autres fonctions : consommer (c'est déjà le cas avec l'explosion du e-commerce), apprendre, travailler.

Apprendre tout d'abord car c'est bien dans le cadre de l'école que tous les enfants, et pas seulement ceux dont les parents ont un capital social et culturel suffisant pour les y intéresser, doivent être initiés. Une étude très intéressante de la Fondation travail et technologies de Namur en Belgique (« Les jeunes off-line et la fracture numérique. Les risques d’inégalités dans la génération des 'natifs numériques », septembre 2009) montre bien la fracture numérique qui s'annonce, une fracture liée aux usages et non plus tellement aux modes d'accès à Internet : « L’expérience des jeunes sur internet poursuit principalement des objectifs de communication et de détente. Des usages tels que le multimédia numérique, la messagerie instantanée, les réseaux sociaux ont, pour la plupart d’entre eux et indépendamment de leur origine sociale ou de leur niveau d’instruction, une forte dimension identitaire. Dans la sphère socioéconomique, par contre, ce sont d’autres usages qui sont mis en valeur, notamment l’utilisation de logiciels, la recherche et le traitement d’informations en ligne, les applications financières et commerciales, les services publics en ligne, etc. C’est à l’aune de ces usages qu’est habituellement évaluée l’intégration dans la société de l’information – et donc, en creux, les risques d’exclusion de la société de l’information. Le décalage entre l’univers des usages dominants des jeunes et les exigences de la sphère socioéconomique est parfois profond. Or, les jeunes entre 16 et 25 ans sont des jeunes en transition, pour lesquels ce décalage peut être source de problèmes d’autonomie et d’insertion socioéconomique (…) Pour les jeunes qui sont dans des situations de quasi-déconnexion, le décalage est encore plus grand, il devient un fossé. L’exclusion dont sont victimes les jeunes off-line n’est donc pas une mise à l’écart des TIC, mais une situation de décalage profond entre, d’une part, leur expérience limitée des TIC et d’autre part, les comportements qui sont attendus d’eux dans leur insertion dans le travail, la formation et la vie autonome en société. Le mot “fracture” prend ici un sens particulier, celui d’un fossé entre deux univers. Il s’agit d’une forme spécifique de fracture numérique au second degré, c’est-à-dire au niveau des inégalités dans les usages une fois que la barrière de l’accès est franchie » (résumé de l'étude, p.3 ; voir aussi l'entretien réalisé par l'un des chercheurs : « L'autre fracture numérique : celle des 16-25 ans »lemonde.fr, 18 décembre 2009) 

Pour éviter un décalage entre l’expérience des jeunes sur internet et les attentes de la société à leur égard en matière d’usages des TIC dans la sphère socioéconomique, il faut que tous les jeunes (et en particulier ceux en situation de « quasi-déconnexion », cf. étude ci-avant) réapprennent à apprendre, apprennent à manier ces nouveaux outils de collecte, de gestion et de transmission de l'information (et des connaissances). Croûlant sous des milliers d'informations chaque jour, l'enjeu est bien de savoir trouver et analyser la bonne information au bon moment au regard de ses besoins. Or force est de constater que l'Education nationale, malgré ses efforts d'équipement en TIC, reste très en retard par rapport à d'autres pays européens (les éternels pays nordiques...). Cela tient à mes yeux à deux phénomènes : une vision très « top-down » où on tente d'imposer des outils communs rigides à l'ensemble des établissements scolaires (les Environnements Numériques de Travail, ENT), et surtout unevision trop techniciste où l'on croit que mettre en oeuvre des outils et des moyens (matériels, financiers) suffit à enclencher une dynamique.  

Il faudrait au contraire partir des pratiques concrètes des enseignants, réfléchir à leurs usages, à leurs capacités/volontés d'appropriation de nouveaux outils dans une nouvelle démarche pédagogique (les études existent évidemment, il faudrait surtout en tenir compte...). Aujourd'hui beaucoup d'entre eux (mon épouse étant enseignante au lycée, j'ai un terrain d'observation privilégié...) semblent désemparés, conscients que nouvelles opportunités surgissent mais se disant incapables d'y faire face (à part quelque profs technophiles bénévoles -  il y en a toujours 1 ou 2 dans les établissements – sans qui Internet ne serait tjrs pas entré dans les lycées !). Des expérimentations très pertinentes existent, mais elles ne sont pas suffisamment soutenues ni inscrites dans un programme de réflexion globale (l'impulsion donnée aux « serious games » est une bonne chose... encore faudrait-il que cela soit en lien avec ce qui peut se faire à l'Education nationale...). 

On en revient donc encore à la question de la formation continue des enseignants... qui reste aujourd'hui, par manque d'ambition et de moyens, un bricolage : formations assurées quasi-bénévolement par d'autres profs, offre très limitée et rarement adaptée aux besoins réels des enseignants... Plutôt que de vouloir envoyer chaque enseignant en stage en entreprise (pour que ce soit éventuellement efficace il faudrait que chacun aille au moins 15 jours par an entreprise me semble-t-il...), commençons par les former à faire leur métier avec les nouvelles extraordinaires potentialités qui apparaissent. Ainsi ils ne resteront pas dans une posture défensive par rapport à ces outils « ludiques » qui deviennent de véritables outils de connaissances pour peu qu'on sache les intégrer à sa propre logique pédagogique.

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